Charles et Marie-Laure de Noailles, une vie de mécènes (exposition permanente)

du 12 juillet au 30 août 2020
Charles et Marie-Laure de Noailles, une vie de mécènes (exposition permanente) - © Villa Noailles Hyères

Avec le soutien de CHANEL, mécène principal de l’exposition.

Malgré une reconnaissance toujours plus grande, personne n’a jamais consacré une exposition au célèbre couple de mécènes Charles et Marie-Laure de Noailles. Leur nom est associé à une impressionnante liste d’artistes et d’intellectuels présents dans tous les ouvrages traitant de leur époque. Pour autant aucune tentative n’a été faite pour regrouper et recouper les innombrables informations et documents qui sont liés à leur action. Depuis l’ouverture du centre d’art villa Noailles, présenter cette histoire en regard de la programmation contemporaine a toujours fait partie des objectifs de l’association en charge du lieu. De même, il s’agissait de pouvoir faire découvrir l’histoire, l’architecture et les aménagements de la villa Noailles. Mais il ne suffisait pas de redonner les clefs pour appréhender la « petite maison intéressante à habiter » d’Hyères. L’enjeu était de montrer également comment celle-ci s’intègre dans un ensemble plus vaste : l’extraordinaire mécénat que Charles et Marie-Laure de Noailles ont mené de 1923 à 1970. Faire découvrir comment la villa Noailles fut le théâtre de rencontres, d’échanges, de montages. Un montage d’images, d’idées, d’époques, d’héritages. Montrer comment Charles et Marie-Laure de Noailles ont élargi la définition du mécénat en explorant toutes ses formes. Si l’exposition met en lumière ce qu’ils ont célébré publiquement elle doit aussi dévoiler ce qu’ils ont fait dans la plus grande discrétion. Elle doit démontrer la qualité de ce mécénat et en faire sentir l’ampleur, faire comprendre le rôle du couple Noailles, pour redonner, enfin, la place qui n’a jamais cessé d’être la leur. Une place centrale, au coeur de la modernité : l’œuvre d’une vie.

On peut penser que leur mécénat se distingue par sa faculté à être en adéquation avec les préceptes de leur époque, à l’ère, pour reprendre Walter Benjamin, de la reproductibilité technique de l’œuvre d’art. S’intéressant à l’ethnographie, à la musique, à la danse, au cinéma, à la photographie, à la littérature, Charles et Marie-Laure de Noailles ont saisi que la modernité c’est le collage, le montage. Le rapprochement qui donne sens. Brecht, Vertov, Picasso, Eisenstein, Ernst, Bataille, Leiris, Rivière sont ceux qui, parmi les proches ou les relations des Noailles, ont donné sens aux héritages de Baudelaire, Manet, Proust ou Mallarmé, ceux qui les premiers, à l’aube du XXe siècle avaient ouvert cette voie du montage. Marie-Laure de Noailles associe images et textes dans ses scrapbooks, accumule sculptures antiques, Goya, Dali, Rubens, boules à neige, poupées espagnoles et une cinquantaine de cartes postales, sur un seul mur, à la manière d’un Wunderkammer. Un cabinet de curiosités, un lieu d’expérimentation où sujet et objet vont à la rencontre l’un de l’autre, et opèrent un entrecroisement incessant de significations. De fait, Marie-Laure de Noailles expérimente par elle-même cette mise en contact que privilégient les surréalistes et s’en écarte tout autant. Elle opère, plus ou moins consciemment, une confrontation quasi-systématique entre basse et haute culture, et donne ainsi à ses accrochages une dimension inédite dans le milieu des mécènes du XXe siècle – se débarrassant du cadre du rituel, comme l’écrit Benjamin.

De fait, les Noailles saisissent que la modernité est un partage entre plusieurs influences, un montage de formes en apparence inadaptées à cohabiter. Que ce soit dans la construction de la villa ou l’aménagement intérieur qui procède d’un assemblage de mobiliers issus des courants les plus divers. Ainsi, ils associent en toute liberté les meubles de Jacques-Émile Ruhlmann, Jean-Michel Frank, Charlotte Perriand, Francis Jourdain avec du mobilier industriel édité par Smith & Co. et par Ronéo ou encore des pièces de style.

Lorsque Charles de Noailles aide le premier cercle des auteurs de la Revue documents, (Bataille, Leiris, Desnos, Limbour ou le photographe Boiffard), il saisit intuitivement que les révolutions intellectuelles et artistiques à venir ne se construiront pas seulement sur l’héritage surréaliste mais bien plutôt sur ceux qui fondèrent cette revue mêlant documents, doctrines, archéologie, Beaux-Arts, ethnographie, variétés. Bref, que la modernité est la rencontre des influences qui, en s’entrecroisant, permettent l’émergence d’un dialogue en rhizome, ne se préoccupant plus de sectoriser les disciplines.

Rhizome dont Charles et Marie-Laure ne sont pas des mécènes-spectateurs mais des acteurs – comme nous le disions plus haut, ils sont en ce sens au cœur de la modernité. Ou plus exactement des modernités, car loin de s’arrêter, comme on l’a souvent écrit, à la veille de la seconde guerre mondiale, les soutiens accordés aux artistes continuèrent bien après. Le rhizome intellectuel et artistique s’étend plus encore, faisant entrer dans le cercle d’intimes de nouvelles générations qui jusqu’aux années 1970 exploreront les voies ouvertes par leurs aînés. Mandiargues, Clémenti, César, parmi d’autres, illustrent à eux trois la généalogie artistique entre les créateurs des années 1920 et ceux de la fin des années 1960, et dont les Noailles sont ici des vecteurs toujours en mouvement et en recherche de nouveauté. De fait, il n’est pas inopportun de penser que les Noailles ont choisi de vivre non pas au cœur de l’avant-garde, mais des avant-gardes.

Depuis 2010, l’équipe curatoriale composée de Stéphane Boudin-Lestienne et Alexandre Mare, sous la direction de Jean-Pierre Blanc, a produit de nombreuses expositions thématiques ou monographiques en lien avec le lieu et le mécénat de Charles et Marie-Laure de Noailles.
En 2018, le centre d’art publie un beau livre, fruit des dix ans de recherche qu’elle a financées, en co-édition avec Bernard Chauveau.

2019
Elise Djo-Bourgeois
Jean Hugo magicien

2018
Picasso et les Noailles

2017
Charles et Marie-Laure de Noailles, mécènes du 20e siècle dans la collection du Musée national d’art moderne
Jean Cocteau

2016
Robert Mallet-Stevens
Georges Hugnet

2015
La fabrique d’une image, les Noailles et la mode
Scrapbooks

2014
Les fantomes de nos actions passees, Marie-Ange Guilleminot
Mise à jour critique

2013
Guy Bourdin
Marcel Breuer

2012
Mission Dakar-Djibouti

2011
Jacques Lipchitz

2010
inauguration

2009
préfiguration de l’exposition permanente
Djo-Bourgeois Architecte et décorateur

2008
Jardins modernes

2006
L’aveu catégorique de la matière Le mobilier métallique 1925-39

2005
La couleur dans l’espace, avant-gardes néerlandaises en France

2004
La machine-lumière, Luminaires modernes des années 1920-1930

2003
La villa Noailles

Iconographie
Charles et Marie-Laure de Noailles

Marie-Laure Bischoffsheim (1902-1970) n’a que deux ans lorsque son père Maurice décède, lui laissant à sa majorité d’importants capitaux de la banque familiale et la remarquable collection de tableaux 
de ses grands-parents. Deux personnages vont particulièrement marquer sa jeunesse : sa grand-mère, Laure de Chevigné, dont l’esprit moderne inspire à Proust sa duchesse de Guermantes, et un jeune poète, Jean Cocteau. C’est par son entremise qu’elle croise les avant-gardes picturales, musicales et littéraires.

Dès la fin de la Grande Guerre, Charles de Noailles (1892-1981) fréquente, comme Marie-Laure, les salons du comte de Beaumont. La lignée des Noailles, dont l’origine remonte aux croisades, est parsemée, à différentes époques, de personnages célèbres. Il s’intéresse aux arts décoratifs modernes, à l’architecture et aux jardins. C’est sur ces passions partagées que le couple se forme. Ils se marient à Grasse en février 1923.

Ils parcourent les salons et l’exposition de 1925, achètent meubles et tableaux, rencontrent des créateurs et font réaménager leur hôtel particulier de la place des États-Unis, à Paris. Les Noailles développent rapidement leur propre style et s’imposent en quelques années dans la presse et
les milieux artistiques comme les commanditaires les plus actifs et les plus intéressants de la seconde moitié de la décennie. Le passage aux années 1930 voit des projets plus ambitieux mais également le ralentissement de leur mécénat suite au scandale provoqué par le film L’Âge d’Or. Le vicomte cherche alors à continuer de façon plus discrète son aide. Au contraire, Marie-Laure de Noailles sort de son habituelle réserve, commence à écrire, à peindre et à recevoir plus que jamais artistes et écrivains chez elle.

Si la seconde guerre mondiale marque la fin d’une époque, les Noailles conservent leur aura intacte. Charles de Noailles semble désormais plus intéressé par ses jardins et sa maison de Grasse, 
mais continue à veiller sur les sujets qui lui tiennent à cœur. Marie-Laure suit avec passion l’actualité artistique de son temps et reçoit à Hyères comme à Paris ses amis artistes et intellectuels. Jusqu’à son décès en 1970, Marie-Laure de Noailles apporte son soutien à de nombreux jeunes artistes.

Architecture

La villa Noailles, édifiée de 1924 à 1932, est l’un des témoignages les plus révélateurs des nouveaux concepts développés par l’architecture moderne de l’entre-deux-guerres en France. Le projet est confié à l’architecte Robert Mallet-Stevens dont ce sera la première commande achevée. Il propose d’abord un vaste bâtiment sur deux niveaux dominé par un belvédère. Une seconde version, plus compacte, finit par satisfaire Charles de Noailles qui souhaite surtout un bâtiment fonctionnel : « une petite maison intéressante à habiter ». Composé de cinq chambres, d’un séjour et d’une salle à manger, le projet semble modeste pour des commanditaires comme les Noailles. Il répond aux soucis hygiénistes de l’époque, chaque chambre possédant une terrasse et une salle de bain. Toutes les pièces à vivre sont orientées plein Sud, tandis que les circulations sont rejetées au Nord. Si aucun décor ne vient s’ajouter aux volumes cubiques, l’édifice est soumis à un rapport de proportion et de rythmes. Les jeux des pleins et des vides, les répétitions de formes ou les auvents en porte-à-faux créent
une parenté avec l’architecture néo-plasticienne du groupe néerlandais De Stijl.

Malgré le souhait de l’architecte, la construction, qui débute en avril 1924, exclut le béton armé, les entrepreneurs hyèrois ne maîtrisant pas cette technique. Durant le chantier, le vicomte décide de supprimer le belvédère, au grand dam de l’architecte, et lui demande de dessiner un mur percé de grandes baies pour clôturer le parvis faisant face à la villa.

Satisfait du résultat, le couple fait sans cesse agrandir et transformer l’édifice jusqu’en 1932, modifiant le programme initial. Ainsi une annexe de quatre chambres est ajoutée en 1925, suivie par une seconde annexe en 1926, reliée à la première par un escalier couvert. L’année suivante, l’architecte compose un surprenant décor en trois dimensions pour le nouveau salon rose. À la même période, une importante piscine est mise en chantier, cette fois-ci partiellement réalisée en béton armé, comprenant un large bassin et un plafond en briques de verre formant une étonnante composition géométrique. La façade Sud de cette piscine, avec quatre baies monumentales qui s’escamotent dans le sol, donne au verre la prééminence sur le bâti. Un gymnase, puis un squash, complètent ces équipements sportifs. Avec ses quinze chambres de maîtres et dépendances, l’ensemble couvre près de 1800 m2 habitables.

Aménagements

La commande d’un bâtiment moderne entraîne Charles et Marie-Laure de Noailles à envisager des aménagements en accord avec cette nouvelle architecture. La plupart des créateurs sélectionnés sont conseillés par l’architecte Robert Mallet-Stevens qui signe lui-même des transats pour la piscine. 
Il peut s’agir aussi bien des commandes spécifiquement conçues pour le lieu – comme la salle à manger confiée à Djo-Bourgeois dès 1924 – ou des agencements d’achats.

Ces aménagements sont réalisés en plusieurs étapes, le couple se donnant le temps de visiter les salons et de trouver les créations qu’il souhaite intégrer. Un cadran de Francis Jourdain, repéré au Salon d’Automne de 1924, donne naissance aux chiffres des horloges de la villa. L’Exposition internationale des Arts décoratifs industriels et modernes à Paris en 1925 se révèle une véritable source d’inspiration. Ainsi un lit suspendu de Pierre Chareau, des tabourets de Mme Klotz, des tissus « simultanés »
de Sonia Delaunay se retrouvent directement transposés à Hyères.

On trouve à la villa aussi bien des créations extrêmement raffinées comme un tapis d’Eileen Gray pour la chambre de Madame ou une table de jeu pliante de Charlotte Perriand que du mobilier plus industriel provenant des firmes Smith & Co. (fauteuils) et Ronéo (tables et casiers en tôle). L’inventivité de Chareau côtoie l’élégance de Dominique. Louis Barillet signe les vitraux et les frères Martel un miroir polyédrique. Les ferronneries escamotables dessinées par Jean Prouvé pour la chambre de plein air abritent les meubles en tube métallique de Marcel Breuer.

Deux commandes confiées à des artistes néerlandais sont remarquables pour leur radicalité. L’artiste et théoricien Théo van Doesburg se voit confier la réalisation en mars 1925 d’une composition murale géométrique pour la salle des fleurs et l’architecte Sybold van Ravesteyn dessine l’aménagement complet de la chambre d’ami du deuxième étage. Le créateur français Djo-Bourgeois est très régulièrement sollicité : l’agrandissement de la salle à manger et l’établissement de quatre chambres au mobilier intégré en 1926. Il signe encore un astucieux bar coloré dans les salles voûtées.

Art

Conseillés par Cocteau, Zervos, Rivière ou Leiris, fréquentant les meilleurs galeristes et éditeurs, Charles et Marie-Laure de Noailles sont des mécènes attentifs à l’actualité artistique. À la fois collectionneurs et commanditaires, ils soutiennent certains artistes par des achats réguliers
ou leurs apportent un revenu mensuel, avec d’autres mécènes, comme pour Dali (Groupe du Zodiaque) et Balthus. Ils leur rendent souvent des services aussi exceptionnels que désintéressés. Le vicomte se porte ainsi garant pour Balthus lorsque celui-ci achète sa demeure et Marie-Laure donne sa Zil à César pour qu’il fasse sa première compression de voiture.

Si leur goût, dans un premier temps, va à des artistes déjà confirmés, les cubistes et les peintres de l’École de Paris : Chagall, Braque, Lipchitz, Gris, Léger, Derain, de Chirico et Picasso, l’apparition du surréalisme dans les années 1930 donne une nouvelle orientation à leur collection et à leur mécénat. Les Noailles acquièrent de nombreuses oeuvres de Miro, Tanguy, Masson, Klee, Ernst, Dali ainsi que celles de jeunes artistes encore inconnus comme Nicholson, Toyen ou Styrsky. La visite de certaines expositions clefs suscite également des achats majeurs. Ainsi à l’exposition l’Art d’Aujourd’hui en décembre 1925, ils achètent une œuvre de Mondrian, ce qui leur vaut de figurer parmi les très rares clients du peintre en France. Brancusi y présente également l’Oiseau dans l’Espace dont les Noailles lui demandent d’étudier une version monumentale pour la villa. Ils offrent à Lipchitz sa première fonte monumentale et passent de nombreuses commandes à Laurens. Dès 1929, le couple repère Alberto Giacometti lors d’une de ses premières expositions.

Une longue série de portraits de Marie-Laure de Noailles, inaugurée par un dessin réalisé par Picasso en 1921, illustrent la relation de la mécène aux artistes, et se poursuit tout au long de sa vie avec Dora Maar, Bérard, Balthus, Giacometti, Fenosa, Valentine Hugo. Enfin, elle pose sous l’objectif des plus grands : Horst, Hoyningen-Huene, Durst, Beaton, Doisneau, Brassaï, Rogi André, Chadourne, Maywald et bien sûr Man Ray qui réalise au moins dix séries de son portrait.

Cinéma

Si quelques mécènes s’intéressent au cinéma d’avant-garde, il semble qu’il n’existe rien de véritablement comparable à l’investissement des Noailles pour cette forme d’art. Début 1928, ils commandent un film à Jacques Manuel, Biceps & Bijoux, où, en compagnie de leurs amis en villégiature, ils s’amusent à interpréter un scénario plus ou moins improvisé. Uniquement destiné à une diffusion privée, ce film reste malgré ses maladresses formelles un témoignage unique. La commande adressée à Man Ray, en novembre 1928, est plus ambitieuse. Les Mystères du Château du Dé propose d’audacieux rapports entre l’architecture et la caméra sans cesse en mouvement. Le film est projeté en juin 1929
au Studio des Ursulines.

La fréquentation d’un des premiers ciné-clubs, Les Amis de Spartacus, leur permet de rencontrer Jean Lods et Boris Kaufman. Avec Etienne de Beaumont, le vicomte finance leurs premiers films Vingt-quatre heures en trente minutes (1928) et Champs-Élysées (1929). Disparus, ces films furent, on le suppose, réalisés dans l’esprit du Ciné-œil de Dziga Vertov, frère de Boris Kaufman. Bien qu’ils n’en soient pas les commanditaires, les Noailles favorisent le succès du Chien Andalou de Salvador Dali et Luis Buñuel en le projetant dans la salle de cinéma sonore privée (la première en France) qu’ils ont aménagé dans leur hôtel particulier. Il est diffusé dans la salle du Vieux Colombier, au même moment que les autres films réalisés sous l’impulsion du vicomte.

Le couple donne carte blanche à Buñuel pour son second film, L’Âge d’or, dont il finalise le scénario à Hyères durant l’hiver 1930. Le tournage se déroule simultanément à celui du premier film de Jean Cocteau, Le Sang d’un Poète, lui aussi financé par les Noailles qui deviennent alors véritablement « producteurs ». Mais lors de la sortie publique en 1931 de l’Âge d’Or, une campagne ignominieuse entraîne la censure du film pour un demi-siècle : le scandale met un coup d’arrêt à ce mécénat. Le film de Cocteau, présenté en décembre 1931, est en revanche acclamé pour ses inventions visuelles et poétiques.

À la fin des années 1960, Marie-Laure de Noailles encourage l’acteur Pierre Clémenti à passer à la réalisation de ses propres films qui, par la succession d’images, par le montage, ne sont pas, semble-t-il, sans évoquer les œuvres disparues de Lods et Kaufman, les collages surréalistes ou les les scrapbooks de la vicomtesse.

Littérature

Les amitiés littéraires de Charles et Marie-Laure de Noailles sont nombreuses. On peut citer des écrivains comme Jean Cocteau, l’ami d’enfance de Marie-Laure, Marcel Jouhandeau, Aldous Huxley, François Mauriac, René Char – dont ils acquièrent le manuscrit du Marteau sans maître – , Georges Hugnet ou André Pieyre de Mandiargues. On trouve également des éditeurs comme André Gide, Jean Schlumberger, ou Jean Paulhan – avec qui Charles de Noailles entretiendra une correspondance pendant plus de 30 ans – , piliers centraux de la NRF et de la maison Gallimard, ou Marcel Raval, directeur de la revue Les Feuilles libres, qui permettront aux Noailles de nouvelles rencontres, de nouveaux cercles de pensées et d’écritures.

Ils défendront l’échiquier surréaliste : André Breton, Paul Eluard, ou encore René Crevel, grand ami du couple. Mais l’amitié avec le muséographe Georges-Henri Rivière contribue à concentrer autour
des Noailles d’autres intellectuels et d’autres courants de pensée. Rivière est la cheville ouvrière des projets de la Mission ethnographique Dakar-Djibouti en 1931 et de la création du Musée de l’Homme en 1937, pour lesquels Charles de Noailles s’engage activement. Sans prendre position, le couple soutient donc un renouveau intellectuel qui émerge autour de la revue Documents, créée en avril 1929, en faisant entrer dans leur collection des manuscrits de Michel Leiris, Robert Desnos, Georges Limbour, ou Georges Bataille (notamment celui de l’Histoire de l’œil). Incarnant une forme de résistance au surréalisme défendu par Breton, la revue joue un rôle important dans l’évolution des idées : elle propose un montage protéiforme et multiculturel, un projet anthropologique alors inédit.

Dans cette logique, Charles de Noailles mandate à la fin des années 1920 Maurice Heine afin d’acquérir le manuscrit des 120 journées de Sodome de D.A.F. de Sade, ancêtre de son épouse. Manuscrit essentiel, puisqu’il va permettre à Heine de continuer le travail autour de l’écrivain, et ainsi replacer le marquis de Sade dans le courant des Lumières et sur des voies nouvelles dans l’histoire de la pensée du XXe siècle.

Musique, danse et fêtes

Durant l’entre-deux-guerres, Charles et Marie-Laure de Noailles organisent des bals à thèmes ; beaucoup de ces soirées sont des prétextes à commander des œuvres aux artistes ainsi qu’aux musiciens et aux danseurs pour promouvoir leurs talents. Ainsi le ballet Aubade commandé à Francis Poulenc pour le Bal des Matières, donné place des États-Unis en juin 1929, est repris au Théâtre des Champs-Elysées l’année suivante. À Georges Auric, ils demandent sa première partition pour le cinéma pour le film de Cocteau – il en fera par la suite une centaine d’autres.

En 1931, les Noailles participent à la création du groupe La Sérénade imaginé par Yvonne de Casa-Fuerte. À travers cette société de concerts, placée sous la direction artistique du chef d’orchestre Roger Desormière, ils s’investissent dans la production et la diffusion d’œuvres. Ainsi, ils commandent cinq créations pour un concert donné en avril 1932 à Hyères. En décembre de la même année, ils financent la venue à Paris de l’Allemand Kurt Weill et de ses interprètes pour les premières parisiennes des œuvres écrites avec Brecht, Mahagonny et Der Jasager et hébergent le compositeur en 1933, durant son exil.

Les Noailles proposent sans contre partie à Markevitch et Sauguet une aide financière régulière pour les aider à terminer des œuvres importantes : la cantate symphonique Le Paradis Perdu pour le premier, créée à Londres en 1935, et l’opéra la Chartreuse de Parme pour le second, achevé en 1936. Darius Milhaud reçoit la commande d’une cantate pour l’ouverture du Musée de l’Homme en 1937.

Si Marie-Laure de Noailles suit la carrière de son ami Serge Lifar, c’est sa rencontre avec Boris Kochno qui lui vaut d’aider à plusieurs reprises quelques grands projets chorégraphiques : les Ballets Russes de Monte-Carlo menés par Massine, les Ballets 33 d’Edward James et les Ballets des Champs-Élysées de Roland Petit. Tout au long de sa vie, elle s’entoure également de l’amitié d’interprètes de renommée internationale : les pianistes Jacques Février ou Arthur Rubinstein, le violoncelliste Maurice Gendron, le flûtiste Jean-Pierre Rampal ou le claveciniste Robert Veyron-Lacroix.

Ethnographie

1927 : Paul Rivet est nommé directeur du poussiéreux Musée d’Ethnographie du Trocadéro à Paris. Charles de Noailles prend la tête de la Société des amis du Musée (SAMET) afin de favoriser son développement. Le vicomte présente à Rivet un jeune critique d’art, pianiste de jazz à ces heures, parolier dilettante de Joséphine Baker, Georges Henri Rivière. Celui-ci fait appel à une nouvelle génération de scientifiques et d’intellectuels, en donnant à l’institution un rôle moteur à la recherche et la médiation. L’intention est claire. Démontrer que les peuples du monde ont des cultures complexes et qu’il convient de les regarder à hauteur d’homme : une position contradictoire tant aux politiques coloniales qu’aux préjugés racistes. Sous l’influence de Marcel Mauss, le théoricien de l’ethnographie moderne, on cherche à développer une investigation ethnologique, matérielle et immatérielle, plutôt qu’une « récolte » d’objets comme cela se faisait jusqu’à présent. Ces thèses avant-gardistes sont soutenues notamment, par des collaborateurs de la revue Documents, parmi lesquels on trouve, outre Rivière, des intellectuels comme Michel Leiris, Carl Einstein et Georges Bataille.

Pour compléter les collections du musée, l’ethnologue Marcel Griaule propose de mener une mission reliant Dakar à Djibouti. Les Noailles accueillent avec enthousiasme cette aventure qui voit se rapprocher le monde littéraire et artistique de la recherche scientifique. Certains membres comme Leiris, le peintre Gaston-Louis Roux ou le musicologue André Schaeffner sont des amis proches. Afin de financer la mission, en 1931, Rivière organise un combat de boxe avec en vedette, le champion du monde Panama Al Brown dont les Noailles achètent de nombreuses places. Après 18 mois, le retour de la mission est un succès, 3500 objets, 300 enregistrements sonores, des milliers de fiches ainsi que des manuscrits permettent de mieux comprendre une partie du continent africain.

Charles de Noailles, par le biais de la SAMET apporte un soutien constant au développement du musée, offrant des vitrines, payant des réfections, finançant des expositions ou des acquisitions. En 1936, l’ancien Palais du Trocadéro, devient le Palais de Chaillot. Le musée est reconfiguré pour devenir le Musée de l’Homme, en 1937. Pour son inauguration, le vicomte et Henri Monnet (président de l’Orchestre sympho- nique de Paris) demandent à Robert Desnos (écrivain) et Darius Milhaud (compositeur) une Cantate de l’Homme qui ouvre cette ère nouvelle. 1939 : la mission de Charles de Noailles semble achevée et il quitte ses fonctions, après avoir, avec Rivet et Rivière, pleinement participé à l’invention de l’ethnographie moderne.

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