Charlotte Chesnais

du 25 avril au 26 mai 2019

Sculptures. Vie. Bijoux. Espace. Nuggets.

NOVEMBRE 2014
J’ai pensé tout de suite à ce souvenir. Ses premières intentions qu’elle me montra fin
2014 dans mon bureau, elle était venue à son habitude, rapide, concise, en blonde et à vélo, je crois. Puis elle avait étalé par terre tout un tas d’images qui ne formaient pas un tableau d’inspirations, mais bien plus une forme de rébus de ce qu’elle prévoyait de faire avec sa petite entreprise future, soit créer sa ligne de bijoux. J’avais pensé qu’il était trop tôt. Comme il me plaît de me tromper, elle n’attendit heureusement pas mon conseil et elle créa sa ligne en quelques mois, là où certains préfèrent passer du temps sur leur business plan. Déjà une option sur le vide ? Un risque envisagé qu’elle combla avec succès de pièces transformées en d’étranges lombrics dorés ou argentés bien polis qui rampaient sur des articulations fragiles. Étrange bestiaire abstrait de lignes curvilignes qui, avec la souplesse d’un serpent, domptaient une oreille ou encerclaient le poignet... Des créations à vous chopper le cou sans avoir l’envie de les retirer.

FÉVRIER 2019
« Léonard, tu n’en veux plus ? Non, non, prends pas cette sauce, bébé ! Elle est encore trop épicée pour toi. Désolée ! On s’est arrêtés sur le chemin du retour, car les enfants avaient envie de nuggets. Nous aussi, d’ailleurs. On sera sur Paris dans une heure. Voilà, je t’écoute et si ça coupe, je te rappelle. Ah oui ! Sur la question de ces bijoux devenus des sculptures ? Je ne sais pas analyser cela, je n’ai pas la distance. Et la distance qu’est-ce que c’est ? Disons que c’est un peu comme le film Chéri, j’ai rétréci les gosses. Ici, c’est “Chéri j’ai agrandi les bijoux”, tu vois ? »

MARS 2019
Mais de ces quatre bijoux pensés pour être des frères aînés, comment se sont-ils transformés en stentors de bronze puis exposés là, dans l’atelier de peinture de Marie-Laure, dans cette villa des Noailles ? Quel est leur dessein ? Aucun dessin. Ce n’est pas ici la raison de leur croissance, mais bien plus de l’excroissance d’une imagination fertile. Elle s’exerça très vite en 3D, près du Mans, loin de Paris, dans le garage de la maison de famille, à manier le fer et à en torturer quelques fils. Cela se passait dans la Sarthe. Aujourd’hui encore, Charlotte cherche la raison profonde de ces propositions. Mais a-t-on trouvé également une raison suffisante, et non à posteriori, aux dessins de chaussures exposés dans les vitrines du magasin new-yorkais Bonwit Teller ? Est-ce à ce moment-là qu’Andy W. commence à comparer ses dessins aux œuvres de Rauschenberg et découvre les limites de sa propre technique ? Technique qu’il contournera aisément. Il faut savoir dépasser ses propres emprunts. La décision de Charlotte de réaliser ces bijoux-sculptures — l’ordre a ici son importance — fut prise sur l’invitation de la part du Festival d’Hyères, celle de se désinvestir des murs trop chargés cités ci-dessus, de cet espace sublime mais avec un ego gros comme ça. Là où la seule exposition de bijoux, posés sur plaque de velours rasé, n’aurait pu suffire — selon elle. Qu’a cela ne tienne, il fallait grossir ce qui déjà avait été pensé non pas comme des ornements d’oreilles, de doigts, mais bien comme des surfaces premières pour conquérir d’autres espaces, même les plus infimes. Quel risque d’aller chercher le lobe d’une oreille, de le contraindre et de ne lui laisser aucune chance de goûter aux joies de la gravité ? Du risque, justement. Cette image qui surgit : il paraît qu’on n’a jamais atterri sur l’autre versant de la lune. C’est peut-être ça les intentions de Charlotte, conquérir les autres versants du corps. Il y a des surfaces qui entretiennent nul rapport avec l’espace, de même pour les bijoux, c’est comme ça. Elles se posent et ne pensent à rien. D’autres, bien plus rares, comme ici, sont bien des options sur le vide comme affirmé ci-dessus : des créations qui prennent un risque avec le corps, voire l’entraînent. Elles soutiennent qu’il y a une autre matérialité, bien plus forte que l’ostentatoire de l’argent, de l’or ou du vermeil. Des pièces qui gèrent de petits et nouveaux espaces comme un cadastre inédit fait de pleins ou de creux, le désert doux d’un lobe ou l’arrête d’une phalange jamais conquise, etc. Les lignes graphiques des créations de Charlotte Chesnais développent des chemins étranges, des raccourcis pour
que rien ne s’oppose à la prise d’une oreille en sens inverse, à l’entrelacement de deux doigts... Ce sont quelquefois des territoires vierges du porter. Certaines de ses créations très graphiques ont un peu de la droiture des œuvres de Jean Arp, l’aspect poli et brillant des créatures de Constantin Brancusi ou la dextérité complexe des têtes de Pablo Gargallo. Bien sûr. Bien sûr. Mais ce ne sont ici que références trop grandes pour ne pas les avoir déjouées. Il n’y a pas d’autre enjeu que celui d’avoir agrandi la volonté des lignes ou augmenté des volumes maintes fois éprouvés. En devenant des géants, ces bijoux-sculptures montrent qu’il n’y a pas tant de chemin si dicté de la matière, mais que ces audaces offrent un volume dont les différents éléments s’emboîtent et s’offrent telles des coquilles étranges. La lumière frappe des saillies plutôt que des surfaces tendues et polies.
Certains anciens ont pu faire le chemin inverse, du plus grand au plus petit, les bijoux d’Alexander Calder, par exemple. Ici, voilà une histoire de bijoux devenus grands, posés ici dans cet atelier.

FABRICE PAINEAU

Charlotte Chesnais - © © Charlotte Chesnais, Photo : Coco Capitan, Villa Noailles Hyères
CHARLOTTE CHESNAIS

© Charlotte Chesnais, Photo : Coco Capitan

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