François-Marie Banier

FRANÇOIS −MARIE BANIER, MARIE−LAURE DE NOAILLES, 1969 −1970

C’était neuf mois après mai 1968. Elle avait soixante-cinq ans, il en avait vingt. L’amitié qui les a unis, faite de complicité sentimentale, d’intimité intellectuelle, d’affinité artistique, d’insolence et d’un dialogue ininterrompu, est le fil conducteur de cette exposition. Photographies, dessins, lettres, fragments de journaux intimes témoignent d’une relation qui ne ressemble à aucune autre. Et dans ces échanges à vif, l’esprit moderne soufflait. Le cadre s’y prêtait. Les collections rassemblées par elle et son mari reflétaient leurs caractères, leurs intuitions et leurs audaces esthétiques, leur art de vivre.

Leur première rencontre, en novembre 1966, au hasard d’une matinée littéraire très parisienne, fut comme un rendez-vous manqué : accompagné de sa mère, il venait saluer André Maurois, qui avait dit quelques mots de lui dans une chronique des Nouvelles Littéraires. Il repartit distraitement avec le Journal d’un peintre, que l’auteur lui avait dédicacé. Lorsqu’ils se revirent, deux ans plus tard, ils avaient oublié ce moment de secrète genèse de leurs destins croisés.

Mais l’avaient-ils vraiment oublié ? Disons que leur mémoire était en veilleuse. Les relations les mieux construites ont parfois besoin du silence et de l’absence, ou cette fausse indifférence dont usent les personnages de Marivaux pour mieux assurer leurs conquêtes. Leur deuxième rencontre, dans l’hôtel particulier de la place des États-Unis, fut, elle, dûment programmée. Un ami commun avait préparé le terrain en lui signalant
à elle qu’un jeune écrivain de vingt ans, blond et bouclé comme un chérubin, et plein d’avenir, voulait la rencontrer.

Dès ce moment, qui devait être suivi de centaines d’autres, ils se comprirent. On le devine en regardant les photographies où ils apparaissent ensemble, parmi les bronzes et les marbres du salon : il y a entre eux cette distance électrisée qui est la plus belle des proximités.
Dans le merveilleux salon de la place des États-Unis, où l’ordre et le désordre semblaient se superposer l’un à l’autre, la vicomtesse et
le jeune écrivain dialoguaient. Au sens où ils échangeaient leurs paroles comme on donne une part de soi, les réponses s’emboîtant dans les questions et les questions appelant d’autres réponses, à l’infini.
Au sens aussi d’une scénographie, avec ses situations, ses gestes et ses intonations. Grâce à de rares enregistrements, quelques-uns de ces dialogues ont pu être conservés et retranscrits. Le film nous manque, le théâtre filmé de ces dialogues qui se prolongeaient en échanges écrits. C’est le but de cette exposition : retrouver le sens de ces moments de liberté et de grâce.

ANDRÉ GUYAUX

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