Janine Abraham & Dirk Jan Rol

le 27 juin 2019
Janine Abraham & Dirk Jan Rol - © Villa Noailles Hyères

Le créateur à deux têtes

Pour Design Parade cette année, l’historienne Éléa Le Gangneux a l’honneur de présenter pour la première fois des créations inédites du couple de designers Janine Abraham et Dirk Jan Rol. En concevant la scénographie de cette exposition rétrospective accueillie à la villa Noailles, Dirk Jan Rol nous donne l’occasion de nous plonger dans l’époque pendant laquelle les designers ont inventé la façon de vivre de l’homme du XXIe siècle. Cette exposition est dédiée à Janine Abraham, disparue en 2005.
Pendant plus de trente ans, Janine Abraham et Dirk Jan Rol ont signé leurs créations de leurs deux noms. À la fois designers, architectes, architectes d’intérieur et décorateurs, leur production est le résultat d’une émulation et d’une complémentarité pleinement assumées.
Janine Abraham est née en 1929 en Auvergne, Dirk Jan Rol naît la même année dans un petit village au nord d’Amsterdam. Avant d’intégrer l’École Camondo dont elle sort major de promotion en 1952, Janine Abraham est élève à l’École des beaux-arts de Paris. Dirk Jan Rol se forme à l’ébénisterie dans un atelier d’Amsterdam avant d’être admis à l’École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris, dont il est diplômé en 1954. C’est au sein de l’agence du décorateur Jacques Dumond dans laquelle ils travaillent, que les deux jeunes designers se rencontrent en 1955. Leurs premières présentations reflètent déjà le caractère insolite et globalisant de leur approche créative. En symbolisant l’alliance des contraires, leurs créations expriment leur époque : une période à mi-chemin de la production artisanale et de la fabrication industrielle. La collaboration de ce couple de designers impliquait un inévitable partage des tâches. Janine Abraham avait hérité de sa formation aux Beaux-arts une liberté créatrice autorisant la conception de formes très originales, en particulier lorsqu’il s’agissait de créations en rotin. Dirk Jan Rol s’efforçait de rendre ces dernières constructivement réalisables et comme il le confia à un journaliste en 1964 : « Nous travaillons ensemble en ce sens que, collaborant à un même projet, nous nous complétons l’un et l’autre [...] et il est heureux qu’il en soit ainsi, puisque c’est ce qui permet à chacun de nous deux d’apporter à l’autre ce qui lui manque. »
Leurs modèles de mobilier sont conçus dans l’espoir d’être fabriqués en grande série, mais dans les années 1950 et 1960, rares sont les éditeurs de meubles qui osent se lancer dans la production contemporaine. Seuls les vieux meubles en bois massif obtiennent les faveurs des consommateurs français. Pourtant, toute cette génération de designers est portée par un humanisme social sans précédent. Le traumatisme causé par la Seconde Guerre mondiale pousse les jeunes créateurs à tourner le dos à la pièce unique, à produire non plus pour l’élite financière mais pour le peuple. La force des machines industrielles aurait dû permettre de reproduire à des centaines de milliers d’exemplaires des modèles longuement imaginés par les plus grands designers de l’époque. Hélas, la quasi-totalité de ces modèles reste à l’état de prototype ou est fabriquée dans de petites quantités. Demeuré à l’écart de tout réseau de distribution, le couple n’a jamais pu vivre de son activité de designers et s’est orienté très tôt vers l’architecture et l’architecture d’intérieur. Parmi leurs nombreuses réalisations domestiques ou commerciales, leurs maisons, exemptes de toute contrainte liée à des commanditaires, sont à considérer comme de véritables œuvres d’art totales. Situées dans les villes de Sèvres et de Meudon, au sud de Paris, ces architectures symbolisent la synthèse la plus représentative de leurs réalisations, dans lesquelles on décèle les spécificités de chacune de leurs commandes d’architecture ou d’architecture intérieure. Les espaces conçus par Janine Abraham et Dirk Jan Rol s’appréhendent comme un tout et répondent à une volonté de symbiose avec le milieu dans lequel ils s’inscrivent. Toujours respectueuses du site naturel sur lequel elles s’élèvent, ces architectures sont imprégnées des idées de Frank Lloyd Wright et de Richard Neutra. Si leur production est parfaitement ancrée dans leur époque, Janine Abraham et Dirk Jan Rol restent profondément attachés aux savoir-faire traditionnels. De l’architecture en béton et verre au métier à tisser traditionnel, le couple Abraham et Rol s’exprime en construisant. Les matériaux qu’il utilise sont choisis pour leur aspect brut et surtout pour les contrastes poétiques qu’ils produisent. Les objets, comme les différentes architectures, que Janine Abram et Dirk Jan Rol ont créés ne se contentent pas de répondre à des besoins fonctionnels mais sont également conçus comme des manipulateurs de stimuli sensoriels. La conception globale de leurs créations et l’ambiguïté permanente dans laquelle elles s’inscrivent reflètent l’originalité de leur approche, caractérisée par la complémentarité des talents, des genres et des cultures. Le couple Abraham et Rol occupe une place singulière, voire marginale dans le paysage des créateurs des années 1950 et 1960. Leurs créations, qui appartiennent aujourd’hui au patrimoine français de la seconde partie du XXe siècle s’inscrivent dans un processus d’humanisme industriel, symbolisant l’alliance féconde et harmonieuse des contraires, dans
un perpétuel va-et-vient entre tradition et innovation, artisanat et industrie.

Éléa Le Gangneux
Historienne - Université Paris Sorbonne / INHA

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